Témoignage d’une jeune fille de Mont l’Évêque

Mardi 29 août 1944 : le canon ne s’arrête pas, je ne suis pas rassurée. Toujours pas d’électricité. Le soir des soldats allemands passent par-dessus la grille, venant réclamer du pain, mon père est boulanger et pas moyen de faire autrement. Demain matin ils auront leur pain, ils ont plutôt l’air crevé !

Mercredi 30 août : le canon ne tire presque plus, toujours des troupes à pied ou avec des chevaux passent sans arrêt, direction Senlis. À midi plusieurs personnes racontent que Monsieur Moquet a reçu un ordre pour que tous ses ouvriers rentrent et aillent dans les abris (des carrières). Les Américains seraient soi-disant à Senlis pour 14h : comme d’habitudes les histoires sont vivement racontées, nous ne croyons rien de tout ça. Les boches passent toujours à pied ou avec n’importe quel véhicule couvert de branchages. Deux soldats arrivent dans la cour, nos deux vieux vélos sont embarqués !

À 14h, d’un seul coup, mitrailleuses et canons se mettent à tirer en direction de Senlis, en moins de deux tous les gens foncent aux carrières… Je crois que c’est le grand coup ; avec maman, je transporte nos bagages et valises dans la cave des Moquet. Canons et mitrailleuses tirent toujours ; nous entendons un bruit continuel de tanks. Monsieur Moquet court chercher un drapeau chez le père Lorge, il revient en le brandissant et en criant « une voiture américaine vient de passer route de Nanteuil avec un drapeau en tête » ! C’est incroyable, d’un moment à l’autre nous pensons les voir arriver ; les pièces de Barbery et Balagny tirent sur Senlis, les mitrailleuses ne tirent plus, le reste de l’après-midi se passe sans changement.

Vers 17h30, quelqu'un crie " les Américains passent derrière "! Nous étions tous à la porte sur la rue, tous les gens foncent bride abattue. Je ne peux pas y croire, je rentre à la maison ; avec papa, tout le monde va voir… Réflexion faite, je passe par le jardin, mais arrivée derrière les murs, sur la route, je ne vois rien. Malgré tout j’avance, les gens du pays sont devant Levis et, en effet, je vois les premiers Américains, sur leurs fameuses petites voitures, couverts de fleurs… et moi qui n’en ai pas ! 

Je serre la main à plusieurs soldats, enfin les voilà ! Quelle joie. Ils filent sur Chamant ; le pays est en révolution, les canons ne tirent plus. On apprend que des Américains vont camper sur la place de l’église. Toutes les quatre nous grillons d’envie d’y aller pour les voir… Maman ne veut pas, et moi qui m’étais promis d’embrasser le premier vu, je n’y ai même pas pensé tout à l’heure.

Le canon tire à nouveau. Enfin, vers 21h, nous partons ave maman et la tante, tout le monde y court. Cette fois je cueille des roses ; arrivée sur place, j’embrasse le premier venu en lui mettant une rose après sa veste ; il a l’air ravi.

De son côté, Simone, bras dessus bras dessous avec un grand type, traverse la place ; ils s’arrêtent devant une voiture et là le soldat donne gâteaux, bonbons, chocolat, café en poudre, ayant compris que Simone voulait à manger, alors qu’elle lui proposait de venir dîner à la maison. Je n’arrive pas à réaliser qu’ils sont bien là !

Le canon tire toujours, un incendie formidable fait rage vers Borest ; nous apprenons que c’est un hangar d’avoine et de blé des Duchêne, c’est sinistre. La nuit s’annonce calme, je dors jusqu’à 3h du matin, réveillée par la DCA qui tire sec au-dessus de la maison, je ne suis pas rassurée. Les voitures et les camions passent sans arrêt.

Jeudi 31 août : les américains passent toujours, nous leur jetons des fleurs ; ils rient beaucoup mais sont calmes au possible, pas un mot plus haut que l’autre ; c’est très curieux ces hommes marchant de chaque côté des véhicules, quelle différence avec le bruit infernal des bottes…

Vendredi 1er septembre : tout le monde est à l’envers, cette nuit les boches ont lancé des V1 ; en effet j’avais bien entendu un bruit inconnu, comme un avion passant très bas et très lentement. C’est tombé à Chamant-Villevert, sans trop de dégâts. La guerre n’est pas finie bien sûr…

Dimanche 3 septembre : nous allons tous à la messe. Te Deum pour la libération du village, drapeaux partout, nous vendons des rubans tricolores à la sortie de la messe et les convois passent toujours.

 

(Témoignage extrait du journal personnel de Raymonde LESBROUSSART)