Le Chancelier Guérin (1157-1227)



Combattant en terre Sainte, conseiller du roi et Garde du Sceau, organisateur de la victoire de Bouvines, évêque de Senlis et Chancellier de France, Guérin servit sous quatre rois: Baudoin IV de Jérusalem, Philippe-Auguste, Louis VIII et le jeune Saint-Louis. 
Il fut l’une des grandes figures du règne de Philippe-Auguste et participa avec lui à la troisième croisade où il se distingua par sa bravoure. 
Son rôle auprès de ce souverain a été considérable dans la formation de l'unité française; son action discrète mais efficace a marqué le gouvernement et l'agrandissement du royaume, la conquête de la Normandie en 1202 et les campagnes de Flandres de 1213 et 1214. 

Il sut, comme homme de guerre, commandant l'aile droite et disposant ses troupes selon la tactique qu'il avait apprise dans les guerres du Levant, donner les sages conseils qui permirent à Philippe-Auguste de remporter la fameuse bataille de Bouvines. Cette victoire devait remettre en jeu toute la situation politique de l'Europe en cette année 1214 en tranchant dans le sens favorable à la royauté capétienne; l'Angleterre abaissée, l'Allemagne alliée, la papauté favorable, Philippe-Auguste n'avait jamais été aussi puissant.

Détails de deux vitraux de l'église Saint-Pierre de Bouvines. Guérin y est représenté vêtu d'une tunique rouge à croix bleue.

Combattant en Terre Sainte, puis conseiller du jeune roi Philippe-Auguste, il devint chef de la Chancellerie Capétienne alors vacante, car dès 1201, il exerçait officieusement cette fonction auprès de Philippe-Auguste: premier officier de la Couronne, il était chargé de l’administration de la justice, des sceaux, de la présidence du conseil du roi. 
Ce n'est qu'en 1223, pendant le règne de Louis VIII, qu'il exerça officiellement ses fonctions de Chancelier. Avant de mourir (le 14 juillet 1223), Philippe-Auguste, dont Guérin rédigea le testament, rendit justice à son serviteur et ami en le nommant Chancelier de France; il en remplissait la fonction depuis plus de vingt ans et avait amplement mérité cet honneur.

Les armoiries de Guérin: il portait d'or à la fasce de gueule (Armorial de France n° 18.504) - À droite, gravure des armoiries du Chancelier Guérin surmontées de la coiffe épiscopale extraite de l'Histoire des Chanceliers.

Guérin fut aussi l’un des fondateurs du Trésor des Chartes.
En effet, le 3 juillet 1194, Philippe-Auguste, surpris par Richard Cœur de Lion et battu à Fréteval près de Vendôme, perdit tous ses bagages, son sceau, une partie de son trésor, mais aussi l'ensemble des archives qu'il transportait toujours avec lui afin de présenter les preuves des droits qu'il détenait dans les régions visitées.

Charte de Philippe-Auguste datant de 1209
Sceau de Philippe-Auguste

Frère Guérin décida de reconstituer la teneur des actes disparus, de telle manière que la reconstitution ait la même valeur probante que les originaux et chargea son secrétaire, Gauthier de Nemours, de rechercher, de collecter, de prendre copie ou de reconstituer de mémoire ou d'après témoignage tous les documents indispensables au roi pour l'exercice de sa souveraineté, en rétablissant les preuves des droits de la Couronne en matière de justice, de régale, de chasse, de gîte et de revenus divers.
Ce travail considérable, qui nécessita 132 enquêtes s'étala sur 20 ans, entre 1195 et 1220 et couvrit tous les domaines de l'administration royale, du droit féodal et des rapports de toute nature dans la société de l'an 1200.

Pour mettre de l'ordre dans la multitude de documents issus de ces recherches, Frère Guérin les fit regrouper, en 1211, en dix chapitres.

Mais au fil du temps ce classement primitif se révéla inadapté compte tenu du nombre de documents et Guérin chargea son autre clerc, Étienne de Gallardon, de déterminer un nouveau classement et d'en composer un recueil en dix-huit divisions dont quatorze contiennent des copies.

Frère Guérin prit des mesures pour que tous ces documents restent désormais au Palais de la Cité, à la disposition de la Chancellerie, mais aussi pour que le roi, à l'occasion des ses voyages, dispose de documents distincts sans mettre en danger les textes originaux.

On pense que ce premier dépôt d'archives a été effectué dans la tour du Palais de la Cité où, comme le précise le testament du roi Louis VIII en 1225, on gardait aussi une partie du trésor royal.

On peut donc considérer, à juste titre, le frère Guérin comme le fondateur des Archives Nationales.

Mais Guérin fut aussi un homme d'église, Chevalier de l'Ordre des Hospitaliers dont on sait, par Guillaume le Breton, qu'une fois revenu en Occident il en portait continuellement le manteau. Il fut nommé évêque de Senlis par le pape Innocent III en 1213.

Le nouvel évêque obtint du roi l'acquisition d'une forteresse royale délabrée qui existait au lieu-dit Mont-le-Roi, à la fin du XIIème siècle, dans le but d'y construire une résidence rurale  à l'usage des évêques de Senlis.

C'est ainsi que l'endroit prit par la suite le nom de Mont l'Évêque. La vieille forteresse en ruine représentait une carrière toute indiquée pour la construction de cette résidence secondaire dont l'acte de fondation est confirmé par une charte royale de février 1222 (Gallia Christiana X.229).

De ces constructions, seule subsiste, jouxtant l'église paroissiale, une partie de l'ancienne chapelle, construite avec beaucoup de soin et d'une taille plus importante qu'on aurait pu le supposer. 

La charte de 1222 intéresse aussi  la chapelle qu'il fit construire au palais épiscopal de Senlis.

Dans cet acte, l'évêque Guérin stipulait qu'il prenait entièrement à sa charge les frais de construction des deux édifices.
La chapelle palatine existe toujours à l'endroit où la rue du chanceler Guérin débouche sur le parvis de la cathédrale de Senlis et l'ancienne cour du palais épiscopal.
Ses récents travaux de restauration en ont dégagé l'élévation primitive du rez-de-chaussée ou des pilastres carrés supportent de grandes arcades en arc brisé, mais la chapelle proprement dite, dédiée aux saints Pierre et Paul, se trouve à l'étage. 

Au carême de l'année 1222, dans les dernières années de sa vie, Philippe-Auguste, qui voulait ériger un monument rappelant la victoire de Bouvines, chargea Guérin, son fidèle serviteur, de construire une abbaye consacrée à la victoire et d'en organiser le fonctionnement.
L'abbaye de la Victoire fut l'oeuvre personnelle de Guérin. Il fit dresser les plans par un religieux du nom de Ménard et les travaux de construction furent menés activement car le 2 novembre 1224, douze moines de la règle de Saint-Augustin, venus de Saint-Victor à Paris, pouvaient déjà y loger. Guérin en rédigea la règle en 1225 et le roi la confirma dans un acte (Gallia Christiana - acte 263 de Louis VIII) qui la plaçait sous l'obédience de Saint-Victor.

Guérin fut, après Philippe-Auguste, le véritable fondateur de cette abbaye. Il acheta à Pierre de Villemétrie toutes ses possessions de Senlis et de Villemétrie dans un acte daté de l'hiver 1225-1226 (acte 331 de Louis VIII) puis fit don des terres de Villemétrie à l'abbaye de la Victoire.
Le nécrologue de la Victoire témoigne qu'il y était estimé comme le second bienfaiteur et donateur après le roi, et avant un certain Enguerrand, chanoine de Laon, qui possédait des droits dans les paroisses contiguës de Rully et de Chamilly et dont la donation fut officialisée dans une lettre scellée à Paris en 1922. 

La dédicace de l'église, présidée par l'évêque-chancelier Guérin en présence de l'évêque de Meaux, eut lieu le 26 octobre 1225. Le premier abbé fut Jean, chanoine de Saint-Victor, qui demeura en cette charge jusqu'à sa mort en 1246.

L'abbaye de la Victoire, aujourd'hui domaine privé, n'a malheureusement pas résisté aux épreuves du temps. Il ne reste rien des bâtiments conventuels. L'église actuellement en ruines avait été reconstruite sous le règne XI.

 

Le traité de Vendôme, en mars 1227, fut le dernier acte que le Chancelier Guérin scella pour son roi; il avait ramené la paix dans le royaume, procuré un allié à la régente, rabaissé les rebelles et préparé la main mise de la couronne sur le Poitou qui entra plus tard dans le domaine royal. 

La signature de Guérin disparaît des actes de la Chancellerie après ce traité.

Si l'on ignore la cause et les circonstances de sa mort, on en connait la date grâce à deux inscriptions qui nous sont parvenues. La première figure dans le nécrologue de la cathédrale de Senlis: "decimo tercio calendas maii obiit Guarinus istius civitatis episcopus Franciae cancellarius" (le 13 des calendes de mai, mourut Guérin, évêque de cette ville, chancelier de France). Le 13 des calendes de mai correspond au 19 avril. Les nécrologues de Saint-Frambourg, de la Victoire, de Saint-Victor et de Port-Royal ont noté la même date.
Guérin est mort dans l'exercice de ses fonctions, malgré ses soixante-dix ans, après avoir servi et honoré la France d'un travail continuel et efficace.
Il fut inhumé à l'abbaye de Chaâlis, dans l'église qu'il avait inaugurée, où reposaient les évêques de Senlis.
Bien que  sa tombe ainsi que l'église  furent détruites au milieu du dix-huitième siècle, on sait à peu près comment était le tombeau de Guérin. Une épitaphe, relevée en 1667 sur sa tombe, rappelait ses titres:

"Ici repose celui dont la vie a été un perpétuel labeur, Guérin que sa foi en Dieu éleva à l'évêché de Senlis et sa fidélité à Philippe-Auguste éleva à la Chancellerie. Il consacra cette église en l'année 1219 et posa la première pierre de l'abbaye de la Victoire. Il retourna à Dieu en la treizième année de son épiscopat l'année du Christ 1227".

NDLR: la rédaction de cet article a été rendue possible par la lecture du livre "Guérin - Chancelier de Philippe-Auguste" de Gaston Guérin (Auto-Édition) auquel il emprunte certains passages.

 

Le sceau de Guérin, évêque de Senlis

 ( par Marie-Josèphe Gut – Les Capétiens et Senlis – 1987)

Le sceau, en navette, forme typique des sceaux d’église, représente l’évêque debout de face, la main droite bénissant de côté et la main gauche tenant une crosse droite, volute en dedans.
Il est vêtu d’une aube, d’une dalmatique, d’une chasuble longue et coiffé d’une mitre pointue à bandeau, galons et fanons. Cette représentation est celle communément adoptée pour les sceaux épiscopaux du XIIIe siècle.
La titulaire intégrale est : « Sigillum Guarini Dei Gratia Silvanectensis Episcopi », sceau de Guérin, évêque de Senlis par la grâce de Dieu. L’empreinte principale est complétée par un contre-sceau provenant d’une pierre gravée, représentant une femme nue et ailée, les deux mains posées sur un globe porté par un pied. Dans d’autre sceaux du même évêque, ce contre-sceau curieux, d’origine orientale, est remplacé par une simple fleur de lys.

 

Mémoires du Comité Archéologique de Senlis

Pour plus de détails historiques sur la vie de Guérin, lire les "Mémoires pour servir à l'histoire du Chancelier Guérin" du Comité Archéologique de Senlis ci-dessous:

À l'occasion de la création en 2017 d'une nouvelle voie perpendiculaire à la route de Nanteuil, le conseil municipal de Mont l'Évêque a décidé, à l'unanimité, d'honorer la mémoire de celui que l'on peut considérer comme le fondateur du village, en la baptisant "Impasse du Chancelier Guérin".