Hommage au Sous-lieutenant Jean Ruby

Le 19 mai 1940, le Bloch 152 du Sous-lieutenant Jean RUBY, officier pilote du groupe de chasse 1/8, s’écrase sur le territoire de la commune de Mont l’Évêque, au lieu dit « la Croix Sainte Jaunisse », à l’issu d’un combat disproportionné dans lequel sa patrouille s’opposa à une formation allemande bien supérieure en nombre.
Voici l’hommage que rédigea en 1993 le Général Victor TANGUY, lui-même ancien équipier du sous- lieutenant RUBY au cours de cet engagement. Ses souvenirs personnels, complétés par la manne de documents qu’il trouva au Service Historique de l’Armée de l’Air (SHAA), lui permirent de rédiger le compte rendu suivant :

Dimanche 19 mai 1940.
Après neuf jours d’une activité aérienne intense, la perte de quatre pilotes tués (Capitaine ASTIER, Sous-lieutenant FLANDI, Adjudant CHOULET, Sergent DUPOUY), un disparu (Lieutenant tchèque ZEROWINSKY) et trois changements de terrain d’opérations (Velaine-en-Haye, La Fère-Courbes et le « terrain des aigles » à Chantilly), le Commandant COLIN décide de mettre le maximum de pilotes au repos, demandant en revanche un effort supplémentaire aux mécaniciens car les moteurs, la radio et l’armement des Bloch 152 laissent beaucoup à désirer (ce jour-là, le groupe n’a d’ailleurs que quatre avions disponibles).

Une seule patrouille double légère (2x2) assurera, de d’aube à 6h00 GMT, la couverture du terrain. Cette patrouille est confiée au Sous-lieutenant RUBY. Il a comme équipier le Caporal-chef tchèque SPACEK, tandis que l’Adjudant MICHAUD et moi formons la patrouille légère d’accompagnement.

Nous sommes réveillés vers 3h00. Les mess ne sont pas encore ouverts, aussi, le petit déjeuner est-il constitué d'une simple tasse de café, préparé à la hâte par les mécaniciens d'alerte et pris, sous la tente de la 1ere escadrille, en leur compagnie.

Quelques minutes avant le décollage, le Sous-lieutenant RUBY nous donne ses directives : protéger aux coups la plateforme sur laquelle sont dispersés les Bloch 152 appartenant aux groupes de chasse 1/1 et 1/8. Il termine son exposé en annonçant qu’en cas de rencontre avec une formation allemande de bombardement, il attaquera seul, de face, le leader du dispositif, s’il juge cela nécessaire. Compte tenu des difficultés et du danger inhérents à ce genre d’attaque, il nous demande de ne pas le suivre. 

Les quatre Bloch 152 quittent le sol vers 4h20, atteignent l’altitude de 3500 mètres six minutes plus tard et « briquent » un axe, orienté sensiblement nord-sud, centré sur Senlis et long d’environ 8 kilomètres.
Les conditions météorologiques sont assez bonnes. De dégagées à brumeuses au nord et à l’est du secteur, elles présentent, vers le sud, une couche nuageuse continue mais peu épaisse, à 3000 mètres.
De 4h30 à 5h49, le ciel semble désespérément vide et les pilotes souffrent de scruter l’horizon vers l’est, le soleil dans les yeux.

A 5h50, la patrouille, sur la branche sud de son axe de recherche, aperçoit, un peu au dessus d’elle et à 5 kilomètres dans ses 2 heures, une formation lâche de sept pelotons de 3 Dornier 17 faisant route sensiblement au  070. L’alerte est donnée.

Le Sous-lieutenant RUBY, par un virage à gauche en montant à plein régime, place ses patrouilles soleil dans le dos et donne l’ordre d’attaquer individuellement le dernier peloton du dispositif allemand qui, tout en prenant également de l’altitude, fait bloc pour constituer avec son armement de bord une coupole de défense, seule protection possible pour des bombardiers moyens non protégés par des chasseurs amis.

Pour atteindre l’objectif, il nous faut passer à travers les mailles d’un rideau de balles traçantes crachées par quelque 63 mitrailleuses. 

Une certaine dose de courage (et d’inconscience) est nécessaire pour poursuivre la visée sur l’objectif désigné. La première attaque est effectuée par les quatre avions, soleil dans le dos, de ¾ avant à plein travers en piqué.

La deuxième, par le Sous-lieutenant RUBY et moi, plein travers en piqué, par l’Adjudant MICHAUD, ¾ arrière en piqué et par le Caporal SPACEK, ¾ arrière en cabré, par la droite.

Au cours du dégagement de la deuxième attaque, alors qu’il est engagé dans un piqué très prononcé, le Sous-lieutenant RUBY prévient le chef de patrouille d’accompagnement qu’il va attaquer de face le peloton de tête du dispositif allemand et lui demande de faire diversion, an attaquant par la gauche ce même peloton.

Constatant que l’Adjudant MICHAUD ne réagit pas, poursuit son virage à droite et se prépare à prononcer sa troisième attaque de ¾ avant piqué, je prends à mon compte la mission demandée et me porte sur la gauche de la formation allemande.

Au cours de mon virage à droite, malheureusement trop tardif de 2 à 3 secondes, j’aperçois, droit devant moi et sortant du soleil, le Bloch 152 du Sous-lieutenant RUBY. A 400-500 mètres environ, dans l’axe de progression des Dornier 17, à la même altitude, son Bloch 152 se rapproche à une vitesse terrifiante du peloton de tête du dispositif ennemi. Il semble s’emmêler dans les fils pointillés, lumineux et ondoyants d’un écheveau prenant son origine dans les canons des 42 mitrailleuses placées sous le nez des 21 Dornier 17 ; les deux tiers d’entre eux convergent vers le Bloch 152, l’autre tiers est parallèle à sa route.

En moins de deux secondes, le croisement a lieu et l’Adjudant MICHAUD et moi voyons le Bloch 152 de notre chef de patrouille percuter le plan vertical gauche de l’empennage de l’ailier gauche de la patouille de tête. Le Dornier 17 perd une partie importante de son empennage, passe sur le dos et se met en vrille très large (deux membres de l’équipage réussirent à quitter l’avion). Le Bloch 152, après avoir effectué une espèce de retournement déclenché par la droite, fait un tour de vrille et part en piqué à la verticale. Nous le perdons de vue car nous continuons nos attaques : moi, aussitôt après la collision, de ¾ arrière en piqué par la gauche, l’Adjudant MICHAUD en poursuite et le Caporal-chef SPACEK, toujours de ¾ arrière en cabré, quelques secondes plus tard.

À la verticale de Crépy-en-Valois, toutes munitions épuisées ou armes enrayées et à court de carburant – les avions sont en l’air depuis plus d’une heure et trente cinq minutes (dont cinq minutes de combat) – l’Adjudant MICHAUD, en battant des ailes, donne le signal du rassemblement et prend la direction du retour au terrain.
Aux environs immédiats de Montépilloy, l’épave fumante du Dornier 17 est aperçue. Aucun indice du Bloch 152 n’est révélé. L’espoir revient. Peut-être le Sous-lieutenant RUBY a-t-il réussi à reprendre le contrôle de son avion et à regagner sa base de départ ou à se poser en campagne ?

À 6h00, les Bloch n°538, 567 et 573 se posent dans cette clairière "terrain des Aigles" qui aurait pu être considérée comme une plateforme idyllique à une époque moins troublée. À sa descente d’avion, l’Adjudant MICHAUD signale aux mécaniciens le mauvais fonctionnement de son canon gauche et celui de sa radio (ce qui explique la non-exécution de la diversion réclamée par le Sous-lieutenant RUBY et son battement d’ailes final). Vers 8h00, aucune nouvelle du Sous-lieutenant RUBY n’étant parvenue, le Commandant COLIN me charge de me rendre dans la région de Montépilloy et Mont l’Évêque pour tenter de localiser l’épave de l’avion.

Aujourd’hui encore, je garde en mémoire la vision douloureuse de la colonne descendante et ininterrompue de voitures à chevaux, de charrettes, de véhicules automobiles de tous types, de bicyclettes, tous surchargés de matériel le plus hétéroclite, et cette foule de vieillards, de femmes et d’enfants qui marchaient sur la route, le regard chargé d’une immense tristesse et l’âme remplie d’une amertume qu’elle ne me cachait pas.

Document Bundesarchiv

Arrivé non sans difficulté à Mont l’Évêque, les habitants m’apprennent que, de très bonne heure, un avion de chasse français s’est écrasé à l’est du village, au lieu dit « la Croix Sainte Jaunisse ». L’un d’entre eux, spontanément s’offre à me conduire sur les lieux. Il me fait longer la rivière la Nonnette et me montre, non loin de la rive droite de celle-ci, près d’un petit bois, la masse informe et compressée de ce qui avait été le fuselage et les ailes du Bloch 152 n°522.

À environ 50 mètres plus au nord, je trouve la zone de l’impact de l’avion.

Mon attention est attirée par un cratère vide, peu profond, d’un mètre cinquante de diamètre, au centre duquel une petite flamme d’une dizaine de centimètres de hauteur vacille au gré du vent.

De part et d’autre de l’un des diamètres du cratère, deux sillons d’égale longueur, limités par des morceaux de métal déchirés (les saumons d’ailes), ont été gravés dans le sol par le choc des bords d’attaque des ailes.

L’examen, sans doute trop hâtif du fuselage, ne m’ayant pas permis de découvrir la présence du corps de mon chef de patrouille, je déduis, à tort, que le corps a été entraîné, avec le siège et son blindage, dans le cratère creusé par la moteur et qu’il repose sous la petite flamme.

Ma mission est terminée, je rentre à Chantilly (…).

Dans cet exposé, je pense avoir établi la vérité sur le combat aérien qui s’est déroulé le dimanche 19 mai 1940, entre 5h45 et 5h55 GMT et qui a opposé 21 Dornier 17 allemands à 4 Bloch 152 français sur l’axe la Chapelle-en-Serval – Crépy-en-Valois, combat au cours duquel le Sous-lieutenant RUBY a « éperonné » un Dornier 17. Les deux avions se sont écrasés, le Bloch 152 à Mont l’Évêque, le Dornier 17 à Montépilloy.

[NDLR : l’auteur fait allusion ici à un passage d’un livre allemand consacré à la guerre aérienne dans la Luftwaffe, « Der Luftkrieg in Europa 1939-1945 » par Ulf BALKE et à un article paru dans la revue Icare, volume XIV tome 1, « Pilote de Dornier17 sur la France ». Dans les deux cas, les récits de ce même combat divergent tant sur le nombre et le genre de chasseurs français engagés que sur le lieu même de l’action, l’heure de l’engagement et le nombre d’appareils français abattus. Les nombreux documents sur lesquels s’appuie le général TANGUY sont quant à eux consultables au Service Historique de l’Armée de l’Air (SHAA) à Vincennes].

Afin d’illustrer mon texte, un dimanche de l’automne dernier [NDLR : 1993] je me suis rendu à Mont l’Évêque et à Chantilly, dans le dessein de prendre des photographies de la tombe du Sous-lieutenant RUBY, du lieu-dit « la Croix Sainte-Jaunisse » et du « terrain des aigles ».

Dans le cimetière de Mont l’Évêque, aucune tombe ne porte aujourd’hui le nom du Sous-lieutenant RUBY et je n’ai pas réussi à identifier, au lieu-dit « la Croix Sainte-Jaunisse », un endroit qui ressemblât à ce que je me souvenais d’avoir vu il y a cinquante trois ans.

J’ai poursuivi mes recherches par téléphone. À la mairie de Mont l’Évêque, il m’a été indiqué qu’en 1942 ou 1943, Madame RUBY avait fait rapatrier le corps de son fils dans la région de Marseille. Le secrétaire de mairie m’a fait parvenir, outre une photographie du Sous-lieutenant RUBY, ses actes de décès civil et militaire (sur ce dernier, j’ai eu la surprise de découvrir qu’avec le Commandant COLIN, j’avais certifié « la réalité du décès »).

Au cours de la même conversation téléphonique, le secrétaire de mairie m’informa que Monsieur le Maire désirait me parler. Ce dernier m’apprit qu’à l’époque, âgé de 16 ans, il avait vu les débris de l’avion et que son père, maire de la commune, lui avait demandé, le 22 mai, de transporter au cimetière une petite boîte en bois blanc dans laquelle avaient été pieusement rassemblés les minuscules restes du corps du Sous-lieutenant RUBY, retrouvés dans la partie écrasée du fuselage de l’avion. Cette boîte fut placée sur le porte-bagages de sa bicyclette et portée au cimetière. Il m’apprit aussi que le point d’impact de l’avion se trouve aujourd’hui à l’intérieur d’une propriété privée, plantée d’arbre, entourée d’une clôture. Elle appartient à son frère Bernard.

Monsieur Henri DELFAU DE PONTALBA, maire, et son frère Bernard sont les neveux du Général de l’Armée de l’Air DE PONTALBA (décédé), brillant pilote du B36 « Maraudeur », de 1943 à 1945.

Grâce à ces renseignements de première main, j’avais l’explication de l’échec de mes recherches de l’automne dernier.

 

Général (C.R.) Victor TANGUY Promotion 1939.

[NDLR: le général Victor Tanguy, pilote de chasse et Sous-lieutenant à l'époque des faits, a ouvert le "Défilé de la Victoire" le 18 juin 1945, au dessus des Camps-Élysées, sur Spitfire, à la tête d'un dispositif Croix de Lorraine à 11 avions, précédent les 300 appareils de notre Armée de l'Air.]


La commune tient à remercier Monsieur Jean-Pierre Ruby, fils de l'aviateur disparu, Madame MORPAIN ainsi que le Service Historique de l'Armée de l'Air (SHAA) pour le prêt et la consultation des documents ayant permis la rédaction de cet article.